De l’amour à l’exil, Jalasong chante les chemins de l’existence

Un tout premier album

Avec « De toutes les couleurs », son premier album, Jalasong ne cherche pas à enfermer sa musique dans une seule esthétique ni ses chansons dans un seul sujet. Le disque avance par touches, par histoires et par émotions. Il y est question d’amour, de manque, de naissance, d’exil, de liberté, de colère, de solitude, de nature, de vieillissement, de désir et de recherche de soi. Quatorze titres qui composent moins un récit linéaire qu’un paysage humain, avec ses éclaircies, ses tempêtes et ses chemins de traverse.

Le groupe présente sa musique comme un « voyage poétique et philosophique », dans lequel texte et accompagnement musical se répondent. Il revendique des compositions originales inspirées des rythmes du monde, interprétées à une ou deux voix. Et à la lecture des quatorze textes de l’album, cette notion de voyage prend une signification beaucoup plus large qu’un simple déplacement géographique. Chez Jalasong, partir, avancer, dériver, chercher son chemin ou trouver sa place sont souvent des manières de parler de l’existence.

« De toutes les couleurs »

Le titre de l’album en est une assez bonne clé d’entrée. « De toutes les couleurs » est d’abord une chanson d’amour, baignée de soleil, de bleu, de vagues et de paysages méditerranéens ou océaniques. Le cœur de l’être aimé devient un territoire à explorer, tandis que les deux amoureux finissent comme deux naufragés au milieu de nulle part, avec leur amour pour seul « étendard ». Mais « toutes les couleurs » pourrait aussi définir l’album tout entier : chaque chanson change de lumière, de point de vue et de température émotionnelle.

L’amour est incontestablement l’un des grands territoires de Jalasong. Mais l’album a l’intelligence de ne pas le présenter comme un sentiment uniforme.

Zoom sur les titres de l’album

Dans « Pierre angulaire », l’être aimé devient littéralement le centre du monde : « ma clé de voûte », « mon univers », « mon oxygène ». Le vocabulaire est celui de l’équilibre et de la construction : l’autre est celui ou celle qui permet de tenir debout, qui apporte « une part de bonheur ».

« Un deux trois » adopte une légèreté presque dansante. Le cœur « tangue et chavire », s’emballe, accélère, et la relation se traduit par le mouvement très simple d’un couple qui veut rester dans les bras l’un de l’autre et « tourner à tous petits pas ». Le texte possède quelque chose de volontairement immédiat : l’amour n’a plus besoin d’être expliqué, il se vit dans le rythme.

Avec « Quand je manque de toi », la lumière se fait plus douce et plus fragile. L’absence devient physique : ne plus pouvoir compter sur l’autre, rester seul chez soi. Mais la solitude fait aussi surgir la musique : « la musique au bout de mes doigts / et l’amour à fleur de toi ». C’est une idée intéressante dans le contexte de l’album : la chanson elle-même devient peut-être le moyen de maintenir la présence de celui ou celle qui manque.

« Anytime » pousse cette idée du lien jusqu’à l’engagement. Le texte, en anglais, parle de rester aux côtés de l’autre jusqu’au bout et de partager sa souffrance. Le vocabulaire religieux du « carry your cross » donne à cette fidélité une dimension sacrificielle, tandis que la répétition de « anytime » transforme le titre en promesse.

Mais l’amour chez Jalasong est aussi confronté au temps. « Est-ce que l’on s’aime » est peut-être l’un des textes les plus adultes de l’album. Il ne demande pas si l’amour existe dans l’absolu : il demande s’il subsiste malgré les peurs, les défauts, les échecs, les changements physiques et les rêves abandonnés. La chanson constate que « la passion s’est envolée » et que « la tendresse l’a remplacée », puis revient obstinément à sa question centrale.

C’est justement cette manière de faire entrer l’amour dans les réalités de l’existence qui donne de l’épaisseur au disque. L’amour peut être euphorie, manque, fidélité, tendresse ou blessure. « Je suis condamné » se situe de l’autre côté de cette histoire : celui d’une personne qui affirme ne plus pouvoir aimer ni rêver, tout en continuant paradoxalement à poursuivre ses rêves et à chercher « la liberté ».

La quête de soi constitue d’ailleurs un autre axe fort de « De toutes les couleurs ». Dans « À ma place », le narrateur ne cherche pas simplement un lieu où s’installer. Il cherche une adéquation entre ce qu’il est et la vie qu’il mène : être « au bon endroit au bon moment », ne plus mentir, ne pas trahir ses convictions, être avec ceux qui rendent heureux et finalement « devenir qui je suis ».

Cette chanson donne une profondeur particulière au motif du voyage que l’on retrouve ailleurs. Il ne s’agit plus seulement d’aller vers un ailleurs : il s’agit de parvenir quelque part en soi.

« Esperanza » transforme cette recherche en marche à deux. Le texte avance littéralement avec ses personnages : prairies, fleurs, fleuves, cols, cailloux, poussière et désert. Les vêtements sont usés, les souliers trop vieux, les nuits sont fraîches, mais la marche continue. Le refrain réduit tout ce long parcours à un seul mot : « Esperanza ». L’espoir devient alors moins une idée abstraite qu’une force qui permet de continuer.

Le même mouvement traverse « Oh chéri oh », mais avec une dimension historique et humaine différente. Le texte parle explicitement de « routes de l’exil », puis imagine la possibilité de transformer le départ en « routes du bonheur ». Là encore, le chemin est parcouru ensemble, « main dans la main », en construisant « jours après jours » les lendemains.

L’exil et le voyage ne sont donc pas uniquement des thèmes géographiques dans cet album. Ils deviennent des images de transformation. Quitter quelque chose, traverser une épreuve, chercher un autre horizon, recommencer à deux : Jalasong revient souvent à cette idée de mouvement.

Et lorsque le groupe quitte les routes pour rejoindre la mer, le voyage devient presque sensoriel. « La baïne » est l’un des textes les plus immersifs du disque. Le phénomène marin attire, emporte, entraîne et dépose au fond de l’océan. Le narrateur se fond dans le paysage : « tapis de sable », « statue de sel », « fils de la mer ». La houle et la tempête ne sont plus seulement des éléments naturels ; elles deviennent les forces auxquelles le personnage s’abandonne.

Cette présence de la nature fait écho au goût de Jalasong pour les images et les paysages. « De toutes les couleurs », le soleil, les palmiers, les vagues et l’horizon servent à raconter l’amour. Dans « Esperanza », la montagne et le désert accompagnent la marche. Sur le titre « La baïne », l’océan absorbe littéralement le personnage. La nature n’est donc pas un simple décor : elle sert régulièrement à traduire un état intérieur.

À cette dimension intime s’ajoute une autre voix, plus collective.

« Allons enfants » rompt avec les déclarations amoureuses pour prendre la forme d’un appel à l’action. « On ne peut pas toujours se taire », affirme le texte, avant d’appeler à dire non, à se révolter, à lever la voix et à s’indigner. Le refrain convoque une série de figures historiques — Jésus-Christ, Gandhi, Toussaint Louverture, Mandela, Raoni, Martin Luther King, Mère Teresa ou Lumumba — comme autant de références associées à la résistance, à l’engagement ou à la défense des autres.

Le contraste est saisissant avec « Comme si de rien », qui aborde lui aussi les comportements humains, mais par l’ironie. Le texte décrit des personnages qui continuent leur quotidien, cherchent l’amour, s’affrontent, se persuadent de détenir la vérité et reproduisent leurs habitudes « comme si de rien ». Là où « Allons enfants » appelle à sortir de l’indifférence, « Comme si de rien » montre justement des individus qui semblent incapables de remettre en question leur manière d’être.

Ces deux chansons donnent à l’album une dimension sociale qui empêche « De toutes les couleurs » de devenir un simple recueil de chansons sentimentales.

Il y a aussi une chanson consacrée à un bouleversement beaucoup plus intime : la naissance. « Mamanda » regarde une femme devenir mère et raconte l’arrivée d’un enfant comme une transformation de la vie familiale. Le texte insiste sur la douceur, les battements du cœur, le mystère de la nature et l’idée d’un enfant qui grandira comme une graine plantée en terre. C’est une chanson de transmission, qui inscrit l’individu dans quelque chose qui le dépasse.

Ce qui frappe finalement dans les textes de « De toutes les couleurs », c’est leur goût pour les images concrètes. Jalasong parle rarement de l’émotion en termes purement abstraits. Le sentiment devient un bateau, une pierre angulaire, un désert, une baïne, une route, un arc-en-ciel, une danse ou une graine. Les paysages permettent de matérialiser les états d’âme.

Cela explique aussi le caractère très visuel du répertoire. « De toutes les couleurs », le cœur de l’être aimé devient un archipel. Dans « La baïne », le corps devient sable et sel. Sur le titre « Esperanza », la relation devient un chemin. Dans « Pierre angulaire », l’amour devient architecture. Dans « Un deux trois », il devient danse.

C’est là que la notion de « voyage poétique » revendiquée par Jalasong prend tout son sens. Le groupe ne raconte pas nécessairement des voyages au sens strict : il transforme les expériences humaines en paysages.

La team Jalasong

Musicalement, cette écriture repose sur un quatuor dont les fonctions sont clairement complémentaires. Jean-Claude, guitariste, auteur-compositeur et chanteur principal, constitue le principal moteur de l’écriture du groupe. Dominique, à la guitare soliste, apporte les riffs et les interventions mélodiques. Patrick installe la dimension rythmique avec les percussions. Véronique, à l’ukulélé et au chant, apporte une autre voix et une autre couleur instrumentale, tout en participant elle aussi à l’écriture et à la composition.

Pour l’album, cette formation s’élargit encore. Le violoncelle d’Angèle Congy, la flûte traversière de Mikaela Slavikova, l’accordéon de Pascal Lamige et la contrebasse d’Olivier Olivero viennent compléter la palette du quatuor. Le disque a été enregistré au studio du parc Sourreil, à Villenave-d’Ornon, sous la direction de Yaël Mothes.

Cette ouverture à d’autres instruments est cohérente avec ce que raconte l’album : « De toutes les couleurs » est un disque de rencontres. Rencontres entre les voix, entre les instruments, entre différentes cultures musicales, mais surtout entre différentes expériences humaines.

Jalasong vient ainsi d’un premier EP, « Vers un ailleurs », enregistré en mars 2024, qui explorait déjà l’évasion, la tolérance, l’écologie et l’incertitude de l’existence. Le premier album prolonge cette volonté de faire dialoguer poésie, réflexion et musique, mais avec un répertoire beaucoup plus vaste.

Ce qu’il faut retenir…

Au terme des quatorze titres, ce qui demeure n’est donc pas un message unique. C’est plutôt une collection de situations humaines. Aimer quelqu’un. Le perdre. Le retrouver. Vieillir ensemble. Devenir parent. Partir en exil. Chercher sa place. Traverser un désert. Se laisser emporter par l’océan. Refuser l’indifférence. Se moquer de nos propres travers. Continuer à rêver malgré les déceptions.

« De toutes les couleurs » porte bien son nom parce que Jalasong accepte de passer d’une couleur à l’autre sans chercher à uniformiser son propos. L’album peut être tendre, amoureux, contemplatif, engagé ou ironique. Il peut regarder l’horizon ou se regarder dans un miroir.

Et derrière toutes ces histoires revient finalement une même idée : celle du chemin. Un chemin qui peut mener vers l’autre, vers soi-même, vers un ailleurs ou simplement vers le lendemain.

C’est peut-être là que se trouve le véritable fil rouge de ce premier album : continuer d’avancer, même lorsque l’on ne sait pas exactement où le chemin nous mène.

« De toutes les couleurs » — Jalasong. Premier album, 14 titres.

www.jalasong.fr


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