Blacktong — Note Blanche, la beauté nerveuse des fissures

Il y a des disques qui cherchent à convaincre immédiatement. Des disques pensés pour l’efficacité, le réflexe, l’instant. Note Blanche, lui, avance autrement.
Le nouvel EP de Blacktong ne cherche jamais le confort. Il préfère les failles, les débordements, les zones émotionnelles instables. Et c’est précisément ce qui le rend aussi singulier dans le paysage du rock français actuel.

Dès la pochette, quelque chose intrigue. Une maison rouge perdue dans un décor presque irréel. Des feuilles blanches emportées par le vent. Une chouette qui traverse l’image comme une présence silencieuse. Tout semble suspendu entre refuge et disparition. Entre mémoire et vertige. Exactement comme les morceaux qui composent l’EP.

Blacktong Note Blanche EP

Ce visuel raconte déjà beaucoup de choses sur Blacktong. Le groupe bordelais ne travaille pas dans le réalisme brut. Il construit plutôt des paysages émotionnels. Des espaces mentaux. Des chansons qui ressemblent à des lieux habités par la fatigue, les souvenirs, les tensions affectives, la colère. Et ce besoin presque désespéré de préserver quelque chose d’humain au milieu du chaos contemporain.

Disponible en streaming mais également en vinyle, Note Blanche apparaît immédiatement comme un disque pensé pour être traversé d’un seul mouvement. On sent une volonté de continuité émotionnelle. Une progression intérieure. Rien ici ne ressemble à une simple collection de morceaux isolés.

Et après une release party organisée le 29 avril 2026 à Villenave-d’Ornon, Blacktong confirme aussi son ancrage dans une scène indépendante encore profondément vivante. Une scène où les chansons existent autant sur scène que dans les écouteurs. Une scène où l’on continue de croire à la force physique du rock.

Note Blanche, la beauté nerveuse des fissures

Le langage des blessures

Le morceau d’ouverture, Note Blanche, agit comme une déclaration d’intention.

« À toi la môme aux yeux luisants d’avenir »

Dès les premières lignes, le groupe impose une écriture dense, mouvante, presque fiévreuse parfois. Les textes avancent par fragments. Les images surgissent puis disparaissent. Le langage parlé côtoie des visions beaucoup plus littéraires. Et cette collision permanente donne au disque une vraie personnalité.

Blacktong écrit des chansons qui refusent de se figer dans un seul état émotionnel.
Les morceaux oscillent constamment entre tendresse et rage, entre lucidité et abandon, entre désir de fuite et besoin de lien.

Le chant féminin au centre du projet joue énormément dans cette sensation d’instabilité émotionnelle. La voix ne cherche jamais la démonstration technique ou la puissance forcée. Elle paraît au contraire constamment traversée par quelque chose de fragile. Une tension intérieure permanente. Une manière de chanter qui donne parfois l’impression que les morceaux pourraient se désagréger à tout moment.

Et c’est précisément cette fragilité qui les rend crédibles.

Note Blanche, la beauté nerveuse des fissures

La maison intérieure de La Baraque

Puis arrive La Baraque, probablement l’un des sommets émotionnels de l’EP.

Le morceau transforme l’intime en véritable espace de combustion affective.
La “baraque” devient à la fois refuge, prison, territoire mental, lieu de dépendance mais aussi dernier endroit où continuer à ressentir quelque chose malgré les blessures.

« Dans ma baraque pleine de sensations »

Cette phrase résume presque tout l’univers de Note Blanche.
Chez Blacktong, les émotions ne sont jamais propres ou parfaitement définies. Elles débordent, se mélangent et contaminent tout.

L’invention du mot “Tendr’haine” est d’ailleurs très révélatrice de cette logique.
Le groupe refuse constamment de séparer l’amour et la violence, la douceur et la destruction, le désir et le ressentiment.

Et c’est ce qui donne au morceau une profondeur rare. La Baraque ne parle pas seulement d’une relation compliquée. Il parle de cette étrange dépendance émotionnelle qui pousse parfois à retourner vers ce qui nous abîme simplement pour continuer à se sentir vivant.

Musicalement, on imagine parfaitement le groupe jouer sur les montées lentes, les respirations, les changements de dynamique et les explosions retenues.

Le format guitare / basse / batterie permet justement à Blacktong de conserver quelque chose de très organique. Rien ne semble figé. Les morceaux avancent comme des corps nerveux.

Le vertige verbal de Vouloir

Mais c’est probablement avec Vouloir que l’EP atteint son point de bascule.

Accompagné au piano par L’Artisan Chansonnier, le morceau dépasse rapidement le simple cadre du rock alternatif pour devenir une véritable spirale mentale.

« Vouloir comprendre
Vouloir entendre
Vouloir saisir »

Le mot “vouloir” revient sans cesse jusqu’à devenir presque obsessionnel.
Le texte fonctionne comme une accumulation incontrôlable :

  • vouloir aimer,
  • vouloir changer,
  • vouloir guérir,
  • vouloir dominer,
  • vouloir disparaître,
  • vouloir encore.

Blacktong capte ici quelque chose de profondément contemporain : l’impossibilité de calmer le désir humain. Tout semble devoir être vécu, compris, ressenti, possédé, dépassé.

Et le morceau devient progressivement une immense litanie de frustrations, de contradictions et d’aspirations impossibles à résoudre.

Le piano de L’Artisan Chansonnier joue alors un rôle fondamental. Il apporte :

  • de l’espace,
  • de la respiration,
  • une forme de tension harmonique,
    au milieu du débordement verbal.

Les passages en arpèges créent des zones suspendues avant que le texte ne replonge dans ses propres boucles mentales.

Rarement le rock français récent aura osé une telle densité textuelle sans tomber dans la pose intellectuelle ou le maniérisme vide.
Parce que chez Blacktong, tout semble partir d’un besoin réel. D’une urgence émotionnelle. Le groupe ne cherche jamais à impressionner par les mots. Il cherche à traduire un état intérieur devenu trop vaste pour rester silencieux.

Note Blanche, la beauté nerveuse des fissures

Note Blanche, la beauté nerveuse des fissures

L’ailleurs, la fuite et les ruines modernes

Le reste de l’EP prolonge cette même sensation de mouvement permanent.

Somewhere Else apporte une respiration plus mélancolique. Le morceau parle du départ, de l’éloignement, du besoin de quitter certains espaces pour survivre émotionnellement.

“Feeling alone, meanwhile I feel free”

Très belle ligne, parce qu’elle résume parfaitement la contradiction qui traverse tout le disque :
la liberté implique souvent la solitude.

Puis Chacun son train referme l’EP avec une lucidité presque désarmée.

« Chacun son wagon, son siège et ses jouets »

Le morceau reconnecte brutalement l’intime au collectif.
Le monde décrit par Blacktong apparaît fragmenté, fatigué, saturé de charge mentale et prisonnier de cycles émotionnels et sociaux qui se répètent sans cesse.

Mais malgré cette noirceur diffuse, le groupe refuse toujours le cynisme absolu. Les morceaux continuent de chercher une possibilité de lien et une forme de sincérité. Ou simplement une manière de continuer à aimer sans totalement se perdre.

Et c’est probablement là que Note Blanche touche le plus juste.

Un disque profondément artisanal

L’EP a été enregistré, édité, produit et mixé par Yaël Mothes. Et cela s’entend immédiatement.

Le disque conserve des aspérités, de l’air, une respiration organique, loin des productions ultra-lissées qui dominent souvent le rock actuel.

Le mastering assuré par Alexis Bardinet de Globe Audio Mastering permet justement à cette matière émotionnelle très dense de rester lisible sans perdre sa rugosité.

Et cette fabrication artisanale prolonge naturellement l’évolution du groupe depuis Mademoiselle O. Là où ce précédent disque semblait encore attaché à une figure centrale ou à une narration identifiable, Note Blanche paraît beaucoup plus fragmentaire, plus sensoriel, presque impressionniste par moments.

Dès lors, Blacktong semble désormais écrire des chansons comme on écrit des éclats de mémoire ou des journaux de tension intérieure.

Le vertige comme forme de sincérité

Au fond, Note Blanche est un disque sur l’impossibilité de stabiliser quoi que ce soit : les relations, les désirs, les souvenirs, les identités ou même les certitudes que l’on croyait solides.

Tout vacille constamment. Mais Blacktong transforme ce vacillement en langage artistique. Le groupe refuse les émotions prémâchées, les refrains décoratifs, les résolutions faciles et les postures artificielles.

À la place, il propose des chansons qui acceptent l’excès, les contradictions, les débordements, les hésitations et les blessures ouvertes.

Et dans une époque obsédée par la vitesse et l’immédiateté, cette fragilité devient presque un geste politique.

Note Blanche n’est pas un disque parfait.
C’est beaucoup mieux que ça.

C’est un disque vivant.

www.blacktong.com


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Note Blanche, la beauté nerveuse des fissures

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